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SuperStar…

Ils traversaient les hautes altitudes de la fin des années 50 en étranges paradoxes: gracieux comme des ballerines, musclés à la façon de culturistes anabolisés. Avec des ailes fines et souples comme des lames de Toléde, et des fuselages de saumons argentés. Avec des moteurs fragiles comme du verre, mais grondant comme des basses de grandes orgues. Les derniers longs-courriers à moteurs à pistons étaient les cap-horniers du ciel, la fin de la race, l’aboutissement d’une évolution rendue obsolete par une révolution en marche, celle du réacteur, le jet.Ils étaient beaux comme des grands voiliers de course, dont ils partageaient la mission et les attributs: ils devaient aller trés loin, le plus vite possible.Les plus beaux de ces avions furent les Lockheed 1649, baptisés SuperStarliner.

Début des années 60: le général de Gaulle était attendu à Madagascar, pour les cérémonies marquant l’indépendance de la Grande Ile. Le grand homme devait ensuite rentrer au plus vite en France, et avait demandé à Air France un transport rapide.

La compagnie venait de toucher ses SuperStarliner. Les équipages chargés de ces avions étaient fascinés par leur beauté et leurs possibilités.

On prépara donc, dans les bureaux d’Orly, un projet de vol absolu, un record établi passagers à bord durant lequel on allait tirer du SuperStar, comme on l’appelait alors, la quintessence en matiére de vitesse et de distance.

On allait voir ce que cette merveille avait dans le ventre.

Le probléme fut ainsi posé: mettre en place à Tananarive l’avion chargé de ramener le général en effectuant un vol direct de 10.000 kilométres, en conditions commerciales.

L’ennui, c’est que l’avion de de Gaulle devait être équipé d’un aménagement spécial, pour le chef de l’Etat et son entourage direct: une quinzaine de siéges de premiére classe, un salon-couchettes, deux carrés-salles à manger, en lieu et place de l’aménagement commercial normal.

Pas question, donc, de transporter des passagers payants. Mais qui allaient être les passagers permettant de qualifier ce vol comme un vol commercial, afin de l’inscrire sur les tablettes ?

Notre témoin de luxe était un petit garçon, fils d’un des fondateurs d’Air France, un pionnier des années alors basé à Madagascar où il dirigeait le réseau local et le secteur Océan Indien.

Quelqu’un décida que le petit garçon et sa mére feraient d’excellents passagers de convenance.

C’était une aprés-midi torride de début d’été. Le goudron des parkings d’ Orly collait aux semelles.

Le SuperStar argenté était garé à l’écart et, déjà installé dans la luxueuse petite cabine arriére, entre les immenses dérives elliptiques, le petit garçon se répétait qu’il devait essayer de se souvenir de ce vol, dans tous ses détails, y compris les odeurs.

Des mécaniciens en sueur tournaient sous l’avion, essayant de lui faire avaler encore quelques litres d’une essence rosâtre, puante et explosive. Les ailes surchauffées dilataient le carburant, qui coulait des trop-pleins en rigoles torsadées crépitant sur le béton.

L’avant de l’avion était occupé par un double équipage, une dizaine de personnages appartenant à la légende du long-courrier: le vol allait durer prés de 20 heures. Le commandant était l’un des grands seigneurs de l’Atlantique d’alors, Marc Vanel. Avec lui, il y avait deux navigateurs aux cheveux blancs, qui avaient traversé les océans avant-guerre, des légendes.

Ce fut un décollage pesant et interminable lancé vers l’heure du thé, les quatre moteurs claironnant, les ailes traînant des aigrettes d’essence vaporisée dans l’air bouillant. Les ailes de planeur fléchissaient à la moindre turbulence, agitant les fuseaux-moteurs accrochés à l’avant de la voilure. L’avion finit par accrocher un peu de portance, puis un peu de vitesse, et la montée débuta au bout de quelques minutes, au-dessus de Monthléry et de son autodrome bien visible, en virage à gauche vers le Sud, un virage interminable.

Deux heures plus tard, dans la lumiére déclinante, le SuperStar grondant dans les basses à la manière de grandes orgues de cathédrale traversait la Méditerrannée, le long des côtes italiennes. Le petit garçon s’était collé contre un des vastes hublots, grands comme quatre hublots d’un 737 d’aujourd’hui, et il regardait défiler le monde.

Ces avions n’étaient pas des engins de transport, mais des machines à voyager.

Le SuperStar de de Gaulle se mit à remplir le gamin de souvenirs inoubliables: le coucher de soleil par le travers d’Alexandrie, la lente descente de la nuit sur le désert, la montée de la Lune claironnant sa lumière cendrée et l’interminable remontée du Nil, miroitant comme un fleuve d’étain sous une nuit africaine, les étoiles s’accrochant en bon ordre dans un ciel d’une pureté d’alcool, le passage au-dessus d’Assouan dont la géométrie vue du ciel apparaissait comme une balise signifiant qu’il y avait de l’intelligence sur cette planète.

La lueur rouge tranquille des éclairages indirects baignait le cockpit, à l’avant du fuselage, le grondement civilisé des quatre énormes moteurs de 3.400 chevaux crachant des flammes bleues et vibrantes d’un mètre de long par leurs échappements rougis à blanc en périphérie, le calme des messieurs de l’avant, leurs lunettes de dentistes accrochées au bout du nez plongé dans des cartes, l’arrivée en Mer Rouge avant le lever du soleil, le sommeil incomparable au fond d’un énorme fauteuil bercé par la houle invisible d’un ciel paisible.

Ce fut une nuit d’une sérénité absolue. Une nuit sans peur ni cauchemar, pleine de la douceur profonde de l’aventure.

Le jour se leva le long de la Mer Rouge, transformant l’avion en un bloc de cuivre et d’or. Les hôtesses, habituées des voyages présidentiels, avaient organisé l’avion en une résidence magique, planant au-dessus du monde. Des plateaux de fruits frais étaient posés sur les tables des carrés, ça sentait le café et le pain grillé, et la Somalie défilait sous les hublots de droite.

Réveillé, le gamin aurait voulu que ça ne s’arrête jamais.

On l’installa au cockpit, sur un des sièges.

C’était une passerelle de commandement vert sombre, qui sentait fort le cuir et la mécanique, habitée d’un capharnaüm d’instruments aux fonds noirs marqués des points jaune clair des graduations peintes au radium, façon horlogerie suisse. C’était un cockpit minuscule, une cellule d’intelligence logée dans la boîte crânienne de l’oiseau aux ailes immenses. Il n’y avait pas grand’chose d’automatique là-dedans, et il fallait quatre hommes pour mener le navire, pilote-copilote-radio-mécanicien, plus un navigateur sur les très longs vols.

Les vitrages du cockpit n’étaient que des meurtrières ouvertes vers l’avant, qui dominaient la planète. Les hommes étaient tassés là-dedans au coude à coude.

Le gamin aurait encore voulu que ça ne s’arrête jamais.

Longtemps après, après un déjeuner de pique-nique de luxe savouré sur la table du poste navigateur, dans le cockpit sombre, partagé entre un petit garçon et des seigneurs des longs-courriers, après des centaines et centaines de milles nautiques d’Océan Indien aussi désert qu’une nouvelle planète oubliée du créateur, on commença à deviner la côte de Madagascar: quelques arborescences terreuses apparurent sur la mer, indiquant l’embouchure d’un grand fleuve charriant des montagnes de latérite loin dans l’océan.

La descente débuta après le survol de la côte, ourlée d’interminables plages claires et inhabitées, une descente très lente, calculée comme une expérience de laboratoire afin de conserver la plus grande vitesse possible tout en commant le moins possible… C’était une leçon d’aviation, ce vol.

Ils touchèrent l’ancienne piste de Tananarive, tracée sur une colline en pleine brousse, à 50 kilomètres de la ville, après 19 heures et 22 minutes passées en l’air.

Ils avaient établi un record, qui tient peut être toujours. Un record sans doute inutile.

Bien plus tard le gamin, devenu adulte, mais un adulte qui s’efforçait de ne pas oublier le goût magique des émerveillements, participa à un vol un peu particulier à bord d’un Concorde: décollant de Bordeaux face au Sud-Ouest, avec 100 passagers derrière, en cabine, ils passèrent Mach 1 seulement 4 minutes et 16 secondes après le lâcher des freins.

Ensuite, à l’arrière, les hôtesses servirent le champagne aux passagers, et le gamin se souvint soudain d’un autre cockpit sombre, étroit, bas de plafond, qui sentait le cuir et la mécanique, lors d’un long survol de la Somalie…

BC