Publié le dans la catégorie Anecdotes

Le maître du Pacifique

Ainsi donc, André Borschberg a réussi sa traversée du Pacifique à bord de Solar Impulse 2….
Comme André est un ami, ainsi que Bertrand Piccard, je me suis dit qu’écrire quelque chose là dessus n’était pas pour moi, autant laisser des chroniqueurs moins concernés personnellement faire ça.
Et puis changement d’avis, je me suis dit qu’après tout, l’émerveillement personnel pouvait être en l’occurrence toléré, et je me suis mis au clavier.
André est un type impressionnant, et forme avec Bertrand un étrange duo: l’un est un virtuose du contact humain et de l’utilisation des médias. Bertrand possède un charisme ahurissant, et une parfaite maîtrise de ce don. Bertrand met tout le monde dans sa poche, toujours pour la bonne cause, et certains iraient jusqu’à le lui reprocher. C’est comme reprocher à George Clooney d’être une star: il n’y peut rien, c’est comme ça, les autres doivent faire avec.
Mais Bertrand avance dans ces aventures de front avec André. Et André, c’est le béton armé. Il possède lui aussi un charisme effarant, mais qui s’exprime différemment. Quand on sait qu’il a été pilote de chasse sur Hunter, on se dit que c’est le genre de client contre lequel il n’aurait pas été simple d’engager un dogfight… André exhale la compétence, et sa seule présence rend crédible n’importe quel scénario. Parce qu’on sait que ce type là, lorsqu’il dit quelque chose, il le réalise.
Le duo Bertrand- André entre donc dans la catégorie des anomalies élitistes que la race humaine est capable, de temps à autre, de mettre en place sur les balises de l’Histoire…

Solar Impulse est une aventure énorme, ne serait-ce que parce qu’elle a commencé il y a longtemps, et que depuis les débuts les deux maîtres du scénario n’ont pas dévié d’un pouce de leur script de base. Et le moment le plus critique de l’aventure allait être la traversée du Pacifique.
Nombreux étaient ceux qui pensaient que cinq jours et cinq nuits à bord de ce monstre peu gouvernable, léger comme une feuille de carbone, lent sous la main comme un rêve paresseux mais capable de s’embarquer de plus en plus majestueusement dans une spirale irratrapable, cinq jours et cinq nuits là-dedans seul au-dessus du plus vaste océan de la planète était un vol infaisable.
Mais voilà, il l’ a fait.
Il faut être monté dans le cockpit du monstre, ne serait-ce qu’au sol dans l’abri du hangar, pour imaginer la dimension de l’exploit. Certes, c’est vaste pour un monoplace. Mais c’est étrange, on se sent plus dans un vaisseau spatial que dans un avion. Les paramètres du vol, ultra-lent, sont eux mêmes extraterrestres. Les avions, ça fend le ciel. Celui-là le traverse en flottant de brise en bulle d’air, au ralenti. La quatrième dimension prend un autre sens à bord du SI 2. Le temps devient un cousin de l’énergie solaire, une sorte de denrée contenue dans l’univers qui nous entoure et dont il faut faire bon usage. Maîtriser le soleil implique de maîtriser un temps ralenti, qui devient une sorte d’éternité pour nous autres, habitants pressés de notre époque hystérique…
André a vécu avec tout ça, et survolé le Pacifique d’Asie jusqu’aux Hawaï, en explorateur d’un espace temps dilaté et étiré jusqu’à déchirer le tissage dont sont faits les nuages.
Je pense que dans sa tête, il s’est passé des choses étranges. Pour lui, la planète doit aujourd’hui être bien différente de ce qu’elle était avant ce vol énorme.
Donc attendons, il va nous raconter ça. On va l’accoucher, si nécessaire, d’un récit grandiose…

Chapeau, l’artiste.

BC